LE BERGER DES ABEILLES

Atelier bougie à la cire d’abeille

Alors que nous déambulions nonchalamment dans les ruelles ensoleillées de Salvador de Bahia, nous ressentions intensément qu’une histoire africaine profonde habitait les quartiers pittoresques de celle surnommée à juste titre « l’Africaine du Brésil ». Les vêtements des femmes bahianaises, la gastronomie raffinée et pleine de couleurs, la maîtrise des percussions, les chants et les danses, tout nous rappelait la belle Afrique…Nous apprenions de surcroît que 80% de la population est d’origine africaine !

L’histoire vient à son tour nous le confirmer…Au début du 19ème siècle, une grande vague d’esclaves originaires du Nigéria et du Bénin est ainsi déportée à Salvador de Bahia : parmi eux, de nombreux musulmans d’ethnie Haoussa, Yoruba et Nago.

Arrivés au Brésil, où seul le catholicisme a droit de cité en public, ces nouveaux arrivants forment vite une véritable contre-société musulmane. Ils sont alors connus sous le nom de « Malês », qui signifie tout simplement musulmans en langue yoruba. Ils bénéficient d’un certain prestige auprès des autres esclaves de la région par leur éducation et leur érudition. Toujours secrètement, ils établissent une vingtaine de lieux de prière et d’enseignement clandestins dans des maisons d’esclaves affranchis ou dans leurs propres quartiers. Là, ils enseignent le Qur’ân ou la lecture et l’écriture de la langue arabe, selon la méthode traditionnelle, sur des tablettes de bois.

Les Malês gagnent les cœurs et s’imposent comme les leaders officieux de la large communauté d’esclaves de la province. Reconnaissables par le port d’un large pantalon blanc, l’abadá, et d’un anneau de métal qui leur servent de symboles, ils organisent presque chaque soir des repas dans leurs mosquées clandestines.

Bientôt, les chefs Malês voient plus loin. Inspirés par la révolution haïtienne, ils souhaitent se libérer du joug des esclavagistes portugais. Un document rédigé en arabe et appelant à la révolte circule bientôt dans les ruelles de la cité. Les Malês profitent d’un pèlerinage catholique qui éloigne les autorités de la ville pendant plusieurs jours pour lancer leur insurrection. La date, hautement symbolique donc, du 25 janvier 1835 coïncide par ailleurs avec la 27ème nuit du mois du Ramadan. Menée par plusieurs imâms dont Malam Boubacar Ahuna, un chef malê qui avait été exilé de la ville pour son influence sur ses camarades, la révolte est d’une ampleur sans précédent dans la région. Seulement équipés d’armes blanches, les quelques 600 insurgés parviennent à repousser deux compagnies de gardes loyalistes et tuer 14 d’entre eux, dont un officier. Mais prévenu par un informateur avant même le début de la révolte, le gouverneur de Bahia a pu rassembler 1000 hommes lourdement armés. Le lendemain matin, après plusieurs heures de combats acharnés, les Malês sont finalement écrasés dans le sang.

Dans la foulée, les révoltés et leurs chefs sont condamnés à mort, aux travaux forcés à vie ou, pour les plus chanceux, au rapatriement en Afrique, qui était au passage l’une de leurs revendications. Craignant la contagion de leurs idées, les autorités brésiliennes soumettent les esclaves musulmans restés sur place à une intense pression durant les années suivantes. Sous une surveillance intensive, la plupart sont convertis au christianisme par la force et l’islam est progressivement effacé de la mémoire populaire pour ne renaître que plusieurs décennies plus tard, avec l’arrivée de nouveaux immigrants venus de l’empire ottoman. Les Malês n’auront finalement laissé qu’un seul héritage à Salvador : la tradition de s’habiller en blanc le vendredi. Quant à l’esclavage au Brésil, la révolte en aura été le tournant, en ouvrant le débat sur les pratiques alors en cours : quelques décennies plus tard, le commerce d’esclaves sera définitivement interdit dans le pays.

Pendant notre futur voyage au Brésil, nous visiterons inshaAllah plusieurs places de la ville comme la Praça municipal et la Praça da Sé où ces hommes dignes épris de liberté ont combattu avec courage et détermination la domination des esclavagistes blancs.

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